26 juillet 2008
Legend (Hart Crane)
As silent as a mirror is believed
Realities plunge in silence by...
I am not ready for repentance;
Nor to match regrets. For the moth
Bends no more than the still
Imploring flame. And tremorous
In the white falling flakes
Kisses are, ---
The only worth all granting.
It is to be learned ---
This cleaving and this burning,
But only by the one who
Spends out himself again.
Twice and twice
(Again the smoking souvenir,
Bleeding eidolon!) and yet again.
Until the bright logic is won
Unwhispering as a mirror
Is believed.
Then, drop by caustic drop, a perfect cry
Shall string some constant harmony, ---
Relentless caper for all those who step
The legend of their youth into the noon.
in White buildings
21 juillet 2008
Marco
Quand Marco passait, tous les jeunes hommes
Se penchaient pour voir ses yeux, des Sodomes
Où les feux d'Amour brûlaient sans pitié
Ta pauvre cahute, ô froide Amitié;
Tout autour dansaient des parfums mystiques
Où l'âme en pleurant s'anéantissait,
Sur ses cheveux roux un charme glissait;
Sa robe rendait d'étranges musiques
Quand Marco passait.
Quand Marco chantait, ses mains sur l'ivoire
Evoquaient souvent la profondeur noire
Des airs primitifs que nul n'a redits,
Et sa voix montait dans les paradis
De la symphonie immense des rêves,
Et l'enthousiasme alors transportait
Vers des cieux connus quiconque écoutait
Ce timbre d'argent qui vibrait sans trêves
Quand Marco chantait.
Quand Marco pleurait, ses terribles larmes
Défiaient l'éclat des plus belles armes;
Ses lèvres de sang fonçaient leur carmin
Et son désespoir n'avait rien d'humain;
Pareil au foyer que l'huile exaspère,
Son courroux croissait, rouge, et l'on aurait
Dit d'une lionne à l'âpre forêt
Communiquant sa terrible colère
Quand Marco pleurait.
Quand Marco dansait, sa jupe moirée
Allait et venait comme une marée,
Et, tel qu'un bambou flexible, son flanc
Se tordait, faisant saillir son sein blanc:
Un éclair partait. Sa jambe de marbre,
Emphatiquement cynique, haussait
Ses mates splendeurs, et cela faisait
Le bruit du vent de la nuit dans un arbre
Quand Marco dansait.
Quand Marco dormait, oh! quels parfums d'ambre
Et de chair mêlés opprimaient la chambre!
Sous les draps la ligne exquise du dos
Ondulait, et dans l'ombre des rideaux
L'haleine montait, rhythmique et légère;
Un sommeil heureux et calme fermait
Ses yeux, et ce doux mystère charmait
Les vagues objets parmi l'étagère,
Quand Marco dormait.
Mais quand elle aimait, des flots de luxure
Débordaient, ainsi que d'une blessure
Sort un sang vermeil qui fume et qui bout,
De ce corps cruel que son crime absout;
Le torrent rompait les digues de l'âme,
Noyait la pensée, et bouleversait
Tout sur son passage, et rebondissait
Souple et dévorant comme de la flamme,
Et puis se glaçait.
Poème de Paul Verlaine
A mon mec
A vous ces vers de par la grâce consolante
De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux,
De par votre âme pure et toute bonne, à vous
Ces vers du fond de ma détresse violente.
C'est qu'hélas! le hideux cauchemar qui me hante
N'a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux,
Se multipliant comme un cortège de loups
Et se pendant après mon sort qu'il ensanglante!
Oh! je souffre, je souffre affreusement, si bien
Que le gémissement premier du premier homme
Chassé d'Eden n'est qu'une églogue au prix du mien!
Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme
Des hirondelles sur un ciel d'après-midi;
- Cheri, - par un beau jour de septembre attiédi.
D'après Verlaine
Mon rêve (gay) familier
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'un homme inconnu, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait le même
Ni tout à fait un autre, et m'aime et me comprend.
Car il me comprend, et mon coeur, transparent
Pour lui seul, hélas! cesse d'être un problème
Pour lui seul, et les moiteurs de mon front blême,
Lui seul les sait rafraîchir, en pleurant.
Est-il brun, blond ou roux ? - Je l'ignore.
Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.
Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
(d'après Paul Verlaine, poème que je traduis ici en "version Gay")
Melancholia (Verlaine)
A Ernest Boutier.
I Résignation
Tout enfant, j'allais rêvant Ko-Hinnor,
Somptuosité persane et papale,
Héliogabale et Sardanapale!
Mon désir créait sous des toits en or,
Parmi les parfums, au son des musiques,
Des harems sans fin, paradis physiques!
Aujourd'hui, plus calme et non moins ardent,
Mais sachant la vie et qu'il faut qu'on plie,
J'ai dû refréner ma belle folie,
Sans me résigner par trop cependant.
Soit! le grandiose échappe à ma dent,
Mais, fi de l'aimable et fi de la lie!
Et je hais toujours la femme jolie,
La rime assonante et l'ami prudent.
19 juillet 2008
Maître Jacques et ...
Photo de mon Ami Jacques avec le Maire de Paris, Bertrand Delanoë
04 juillet 2008
L'homme-fille (Maupassant)
"Combien de fois entendons-nous dire: "Il est charmant cet homme, mais c'est une fille, une vraie fille." On veut parler de l'homme-fille, la spécialité* de notre pays.
Car nous sommes tous, en France, des hommes-filles, c'est-à-dire changeant(e)s, fantasques, innocemment perfides, sans suite dans les convictions ni dans la volonté, violents et faibles comme des femmes.
Mais le plus irritant des hommes-filles, est assurément le Parisien et le boulevardier, dont les apparences d'intelligence sont plus marquées et qui assemble en lui, exagérés par son tempérament, toutes les séductions et tous les défauts des charmantes drôlesses.
Notre chambre des députés est peuplée d'hommes-filles. Ils y forment le grand parti des opportunistes aimables qu'on pourrait appeler "les charmeurs". Ce sont ceux qui gouvernent avec des paroles douces et des promesses trompeuses, qui savent serrer les mains de façon à s'attacher les coeurs, dire "mon cher ami" d'une certaine manière délicate aux gens qu'ils connaissent le moins, changer d'opinion sans même s'en douter, s'exalter pour toute idée nouvelle, être sincères dans leurs croyances de girouettes, se laisser tromper comme ils trompent eux-mêmes, ne plus se souvenir le lendemain de ce qu'ils affirmaient la veille.
Les journaux sont pleins d'hommes-filles. C'est peut-être là qu'on en trouve le plus, mais c'est là aussi qu'ils sont le plus nécessaires. Il faut excepter quelques organes comme les Débats ou La Gazette de France.
Certes, tout bon journaliste doit être un peu fille, un peu "pute" c'est-à-dire aux ordres du public, souple à suivre inconsciemment les nuances de l'opinion courante, ondoyant et divers, sceptique et crédule, méchant et dévoué, blagueur et Prudhomme, enthousiaste et ironique, et toujours convaincu sans croire à rien.
Les étrangers, nos anti-types, comme disait Mme Abel, les Anglais tenaces et les lourds Allemands, nous considèrent et nous considéreront jusqu'à la fin des siècles, avec un certain étonnement mêlé de mépris. Ils nous traitent de légers. Ce n'est pas cela, nous sommes des filles. Et voilà pourquoi on nous aime malgré nos défauts, pourquoi on revient à nous malgré le mal qu'on dit de nous; ce sont des querelles d'amour!...
L'homme-fille, tel qu'on le rencontre dans le monde, est si charmant qu'il vous capte en une causerie de cinq minutes. Son sourire semble fait pour vous; on ne peut penser que sa voix n'ait point à votre intention des intonations particulièrement aimables. Quand il vous quitte, on croit le connaître depuis vingt ans. On est tout disposé à lui prêter de l'argent, s'il vous en demande. Il vous a séduit comme une femme.
S'il a pour vous des procédés douteux, on ne peut lui garde rancune, tant il est gentil quand on le revoit! S'excuse-t-il? On a envie de lui demander pardon! Ment-il? On ne peut le croire! Vous berne-t-il indéfiniment par des promesses toujours fausses? On lui sait gré de ses promesses seules autant que s'il avait remué le monde pour vous rendre service.
Quand il admire quelque chose, il s'extasie avec des expressions tellement senties qu'il vous jette à l'âme ses convictions. Il a adoré Victor Hugo qu'il traite aujourd'hui de bédole. Il se serait battu pour Zola qu'il abandonne pour Barbey d'Aurevilly. Et quand il admire, il n'admet point les restrictions; et il vous souffletterait pour un mot, mais quand il se met à mépriser, il ne connaît plus de bornes dans son dédain et n'accepte pas qu'on proteste.
En somme, il ne comprend rien.
Ecoutez causer deux filles: "Alors tu es fâchée avec Julia? - Je te crois, je lui ai flanqué ma main sur la figure. - Qu'est-ce qu'elle t'avait fait? - Elle avait dit à Pauline que je battais la dèche treize mois sur douze. Et Pauline l'a redit à Gontran. Tu comprends? - Vous habitiez ensemble, rue Clauzel? - Nous avons habité ensemble, voilà quatre ans, rue Bréda; puis nous nous sommes fâchées pour une paire de bas qu'elle prétendait que j'avais mis - c'était pas vrai - des bas de soie qu'elle avait achetés chez la mère Martin. Alors j'y ai fichu une tripotée. Et elle m'a quittée là-dessus. Je l'ai retrouvée voilà six mois et elle m'avait demandé de venir chez elle, vu qu'elle avait loué une boîte deux fois trop grande."
On n'entend pas le reste, on passe.
Mais comme on va le dimanche suivant à Saint-Germain, deux jeunes femmes montent dans le même wagon. On en reconnaît une tout de suite, l'ennemie de Julia. - L'autre?... C'est Julia!
Et ce sont des mamours, des tendresses, des projets. - "Dis donc, Julia. - Ecoute, Julia, etc."
L'homme-fille a des amitiés de cette nature. Pendant trois mois il ne peut quitter son vieux Jacques, son cher Jacques. Il n'y a que Jacques au monde. Lui seul a de l'esprit, du bon sens, du talent. Lui seul est quelqu'un dans Paris. On les rencontre partout ensemble, ils dînent ensemble, vont ensemble par les rues, et chaque soir se reconduisent dix fois de la porte de l'un à la porte de l'autre sans se décider à la séparation.
Trois mois plus tard, si on parle de Jacques:
"En voilà une crapule, une rosse, un gredin. J'ai appris à le connaître, allez. - Et pas même honnête, et mal élevé, etc., etc."
Encore trois mois après, et ils logent ensemble; mais un matin on apprend qu'ils se sont battus en duel, puis embrassés, en pleurant, sur le terrain.
Ils sont, au demeurant, les meilleurs amis du monde, fâchés à mort la moitié de l'année, se calomniant et se chérissant tour à tour, à profusion, se serrant les mains à se briser les os et prêts à se crever le ventre pour un mot mal entendu.
Car les relations des hommes-filles sont incertaines, leur humeur est à secousses, leur exaltation à surprises, leur tendresse à volte-face, leur enthousiasme à éclipses. Un jour ils vous chérissent, le lendemain ils vous regardent à peine, parce qu'ils ont, en somme, une nature de filles, un charme de filles, un tempérament de filles; et que tous leurs sentiments ressemblent à l'amour des filles.
Ils traitent leurs amis comme des drôlesses leurs petits chiens.
C'est le petit toutou adoré qu'on embrasse éperdument, qu'on nourrit de sucre, qu'on couche sur l'oreiller du lit, mais qu'on jettera aussitôt par la fenêtre dans un mouvement d'impatience, qu'on fait tourner comme une fronde en le tenant par la queue, qu'on serre dans ses bras à l'étrangler et qu'on plonge, sans raison, dans un sceau d'eau froide.
Aussi quel étrange spectacle que les tendresses d'une vraie fille et d'un homme-fille. Il la bat et elle griffe, ils s'exècrent, ne peuvent se voir et ne peuvent se quitter, accrochés l'un à l'autre par on ne sait quels liens mystérieux du coeur. Elle le trompe et il le sait, sanglote et pardonne. Il accepte le lit que paye un autre et se croit, de bonne foi, irréprochable. Il la méprise et l'adore sans distinguer qu'elle aurait le droit de lui rendre son mépris. Ils souffrent tous deux atrocement l'un par l'autre sans pouvoir se désunir; ils se jettent du matin au soir à la tête des hottées d'injures et de reproches, des accusations abominables, puis énervés à l'excès, vibrants de rage et de haine, ils tombent aux bras l'un de l'autre et s'étreignent éperdument, mêlant leurs bouches frémissantes et leurs âmes de drôlesses.
L'homme-fille est brave et lâche en même temps; il a, plus que tout autre, le sentiment exalté de l'honneur, mais le sens de la simple honnêteté lui manque, et, les circonstances aidant, il aura des défaillances et commettra des infamies dont il ne se rendra nullement compte; car il obéit, sans discernement, aux oscillations de sa pensée toujours entraînée.
Tromper un fournisseur lui semblera chose permise et presque ordonnée. Pour lui, ne point payer ses dettes est honorable, à moins qu'elles ne soient de jeu, c'est-à-dire un peu suspectes; il fera des dupes en certaines conditions que la loi du monde admet; s'il se trouve à court d'argent, il empruntera par tous les moyens, ne se faisant nul scrupule de jouer quelque peu les prêteurs; mais il tuerait d'un coup d'épée, avec une indignation sincère, l'homme qui le suspecterait seulement de manquer de délicatesse."
Texte original de Guy de Maupassant à part quelques mots de ci, de là de mon cru ...
Une partie lesbienne de campagne
(d'après Maupassant et adapté en version lesbienne)
On avait projeté depuis cinq mois d'aller déjeuner aux environs de Paris, le jour de la fête de Mme Dufour, qui s'appelait Pétronille. Aussi, comme on avait attendu cette partie impatiemment, s'était-on levé de fort bonne heure ce matin-là.
Mme Dufour, ayant emprunté la voiture du laitier, conduisait elle-même. La carriole, à deux roues, était fort propre; elle avait un toit supporté par quatre montants de fer où s'attachaient des rideaux qu'on avait relevés pour voir le paysage. Celui de derrière, seul, flottait au vent, comme un drapeau. La femme, à côté de son épouse, s'épanouissait dans une robe de soie cerise extraordinaire. Ensuite, sur deux chaises, se tenaient une vieille grand-mère et une jeune fille. On apercevait encore la chevelure jaune d'un garçon qui, faute de siège, s'était étendu tout au fond, et dont la tête seule apparaissait.
Après avoir suivi l'avenue des Champs-Elysées et franchi les fortifications à la porte Maillot, on s'était mis à regarder la contrée.
En arrivant au pont de Neuilly, Mme Dufour avait dit: "Voici la campagne enfin!" et sa femme, à ce signal, s'était attendrie sur la nature.
Au rond-point de Courbevoie, une admiration les avait saisies devant l'éloignement des horizons. A droite, là-bas, c'était Argenteuil, dont le clocher se dressait; au-dessus apparaissaient les buttes de Sannois et le Moulin d'Orgemont. A gauche, l'aqueduc de Marly se dessinait sur le ciel clair du matin, et l'on apercevait aussi, de loin, la terrasse de Saint-Germain; tandis qu'en face, au bout d'une chaîne de collines, des terres remuées indiquaient le nouveau fort de Cormeilles. Tout au fond, dans un reculement formidable, par-dessus des plaines et des villages, on entrevoyait une sombre verdure de forêts.
Le soleil commençait à brûler les visages; la poussière emplissait les yeux continuellement, et, des deux côtés de la route, se développait une campagne interminablement nue, sale et puante. On eût dit qu'une lèpre l'avait ravagée, qui rongeait jusqu'aux maisons, car des squelettes de bâtiments défoncés et abandonnés, ou bien des petites cabanes inachevées faute de paiement aux entrepreneurs, tendaient leurs quatre murs sans toit.
De loin en loin, poussaient dans le sol stérile de longues cheminées de fabrique, seule végétation de ces champs putrides où la brise du printemps promenait un parfum de pétrole et de schiste mêlé à une autre odeur moins agréable encore.
Enfin, on avait traversé la Seine une seconde fois, et, sur le pont, ç'avait été un ravissement. La rivière éclatait de lumière; une buée s'en élevait, pompée par le soleil, et l'on éprouvait une quiétude douce, un rafraîchissement bienfaisant à respirer enfin un air plus pur qui n'avait point balayé la fumée noire des usines ou les miasmes des dépotoirs.
Un homme qui passait avait nommé le pays: Bezons.
La voiture s'arrêta, et Mme Dufour se mit à lire l'enseigne engageante d'une gargote: "Restaurant Poulin, matelotes et fritures, cabinets de société, bosquets et balançoires. Eh bien! madame Dufour, cela te va-t-il? Te décideras-tu à la fin?"
Sa femme lut à son tour: "Restaurant Poulin, matelotes et fritures, cabinets de société, bosquets et balançoires." Puis elle regarda la maison longuement.
C'était une auberge de campagne, blanche, plantée au bord de la route. Elle montrait, par la porte ouverte, le zinc brillant du comptoir devant lequel se tenaient deux ouvriers endimanchés.
A la fin, Mme Dufour se décida: "Oui, c'est bien, dit-elle; et puis il y a de la vue." La voiture entra dans un vaste terrain planté de grands arbres qui s'étendait derrière l'auberge et qui n'était séparé de la Seine que par le chemin de halage.
Alors on descendit. Mme Dufour sauta la première, puis ouvrit les bras pour recevoir sa femme. Le marchepied, tenu par deux branches de fer, était très loin, de sorte que, pour l'atteindre, Pétronille dut laisser voir le bas de sa jambe dont la finesse primitive disparaissait à présent sous un envahissement de graisse tombant des cuisses.
Mme Dufour, que la campagne émoustillait déjà, lui pinça vivement le mollet, puis, la prenant sous les bras, la déposa lourdement à terre, comme un énorme paquet.
Elle tapa avec la main sa robe de soie pour en faire tomber la poussière, puis regarda l'endroit où elle se trouvait.
C'était une femme de trente-six ans environ, forte en chair, épanouie et réjouissante à voir. Elle respirait avec peine, étranglée violemment par l'étreinte de son corset trop serré; et la pression de cette machine rejetait dans son double menton la masse fluctuante de sa poitrine surabondante.
La jeune fille ensuite, posant la main sur l'épaule de sa mère (Mme Dufour), sauta légèrement toute seule. Le garçon aux cheveux jaunes était descendu en mettant un pied sur la roue, et il aida Mme Dufour à décharger la grand'mère.
Alors on détela le cheval, qui fut attaché à un arbre; et la voiture tomba sur le nez, les deux brancards à terre.
Mlle Dufour essayait de se balancer debout, toute seule, sans parvenir à se donner un élan suffisant. C'était une belle fille de dix-huit à vingt ans; une de ces femmes dont la rencontre dans la rue vous fouette d'un désir subit, et vous laisse jusqu'à la nuit une inquiétude vague et un soulèvement des sens. Grande, mince de taille et large des hanches, elle avait la peau très brune, les yeux très grands, les cheveux très noirs. Sa robe dessinait nettement les plénitudes fermes de sa chair qu'accentuaient encore les efforts des reins qu'elle faisait pour s'enlever. Ses bras tendus tenaient les cordes au-dessus de sa tête, de sorte que sa poitrine se dressait, sans une secousse, à chaque impulsion qu'elle donnait. Son chapeau, emporté par un coup de vent, était tombé derrière elle; et l'escarpolette peu à peu se lançait, montrant à chaque retour ses jambes fines jusqu'au genou, et jetant à la figure des deux hommes, qui la regardaient en riant, l'air de ses jupes, plus capiteux que les vapeurs du vin.
Assise sur l'autre balançoire, Pétronille gémissait d'une façon monotone et continue: "Emilienne, viens me pousser; viens donc me pousser, ma Chérie!" A la fin, elle y alla et, ayant retroussé les manches de sa chemise, comme avant d'entreprendre un travail, elle mit sa femme en mouvement avec une peine infinie.
Cramponnée aux cordes, elle tenait ses jambes droites, pour ne point rencontrer le sol, et elle jouissait d'être étourdie par le va-et-vient de la machine. Ses formes, secouées, tremblotaient continuellement comme de la gelée sur un plat. Mais, comme les élans grandissaient, elle fut prise de vertige et de peur. A chaque descente, elle poussait un cri perçant qui faisait accourir tous les gamins du pays; et, là-bas, devant elle, au-dessus de la haie du jardin, elle apercevait vaguement une garniture de têtes polissonnes que des rires faisaient grimacer diversement.
Une servante étant venue, on commanda le déjeuner.
"Une friture de Seine, un lapin sauté, une salade et du dessert", articula Pétronille; d'un air important. "Vous apporterez deux litres et une bouteille de bordeaux", dit son épouse. "Nous dînerons sur l'herbe", ajouta la jeune fille.
La grand'mère, prise de tendresse à la vue du chat de la maison, le poursuivait depuis dix minutes en lui prodiguant inutilement les plus douces appellations. L'animal, intérieurement flatté sans doute de cette attention, se tenait toujours tout près de la main de la bonne femme, sans se laisser atteindre cependant, et faisait tranquillement le tour des arbres, contre lesquels il se frottait, la queue dressée, avec un petit ronron de plaisir.
"Tiens! cria tout à coup le jeune homme aux cheveux jaunes qui furetait dans le terrain, en voilà des bateaux qui sont chouettes!" On alla voir. Sous un petit hangar en bois étaient suspendues deux superbes yoles de canotières, fines et travaillées comme des meubles de luxe. Elles reposaient côte à côte, pareilles à deux grandes filles minces, en leur longueur étroite et reluisante, et donnaient envie de filer sur l'eau par les belles soirées douces ou les claires matinées d'été, de raser les berges fleuries où les arbres entiers trempent leurs branches dans l'eau, où tremblote l'éternel frisson des roseaux, et d'où s'envolent, comme des éclairs bleus, de rapides martins-pêcheurs.
Toute la famille, avec respect, les contemplait. "Oh! ça oui, c'est chouette", répéta gravement Mme Dufour. Et elle les détaillait en connaisseuse. Elle avait canoté, elle aussi, dans son jeune temps, disait-elle; voire même qu'avec ça dans la main - et elle faisait le geste de tirer sur les avirons - elle se fichait de tout le monde. Elle avait rossé en course plus d'un Anglais, jadis, à Joinville; et elle plaisanta sur le mot "dames", dont on désigne les deux montants qui retiennent les avirons, disant que les canotiers, et pour cause, ne sortaient jamais sans leurs dames. Il s'échauffait en pérorant et proposait obstinément de parier qu'avec un bateau comme ça, il ferait six lieues à l'heure sans se presser.
"C'est prêt", dit la servante qui apparut à l'entrée. On se précipita; mais voilà qu'à la meilleure place, qu'en son esprit Mme Dufour avait choisie pour s'installer, deux jeunes femmes déjeunaient déjà. C'étaient les propriétaires des yoles, sans doute, car elles portaient le costume des canotières.
Elles étaient étendues sur des chaises, presque couchées. Elles avaient la face noircie par le soleil et la poitrine couverte seulement d'un mince maillot de coton blanc qui laissait passer leurs bras nus, robustes comme ceux des forgerons. C'étaient deux solides butchs, posant beaucoup pour la vigueur, mais qui montraient en tous leurs mouvements cette grâce élastique des membres qu'on acquiert par l'exercice, si différente de la déformation qu'imprime à l'ouvrier l'effort pénible, toujours le même.
Elles échangèrent rapidement un sourire en voyant la mère, puis un regard en apercevant la fille. "Donnons notre place, dit l'une, ça nous fera faire connaissance." L'autre aussitôt se leva et, tenant à la main sa toque mi-partie rouge et mi-partie noire, elle offrit chevaleresquement de céder aux dames le seul endroit du jardin où ne tombât point le soleil. On accepta en se confondant en excuses; et pour que ce fût plus champêtre, la famille s'installa sur l'herbe sans table ni sièges.
Les deux jeunes butchs portèrent leur couvert quelques pas plus loin et se remirent à manger. Leurs bras nus, qu'elles montraient sans cesse, gênaient un peu la jeune fille. Elle affectait même de tourner la tête et de ne point les remarquer, tandis que Mme Dufour, plus hardie, sollicitée par une curiosité féminine qui était peut-être du désir, les regardait à tout moment, les comparant sans doute avec regret aux laideurs secrètes de son épouse.
Elle s'était éboulée sur l'herbe, les jambes pliées à la façon des tailleurs, et elle se trémoussait continuellement, sous prétexte que des fourmis lui étaient entrées quelque part. Mme Dufour, rendue maussade par la présence et l'amabilité des étrangères, cherchait une position commode qu'elle ne trouva pas du reste, et le jeune homme aux cheveux jaunes mangeait silencieusement comme un ogre.
"Un bien beau temps, Mademoiselle", dit la grosse dame à l'une des canotières. Elle voulait être aimable à cause de la place qu'elles avaient cédée. "Oui, Madame, répondit-elle; venez-vous souvent à la campagne?
- Oh! une fois ou deux par an seulement, pour prendre l'air; et vous; Mademoiselle ?
- J'y viens coucher tous les soirs.
- Ah! ça doit être bien agréable?
- Oui, certainement, Madame."
Et elle raconta sa vie de chaque jour, poétiquement, de façon à faire vibrer dans le coeur de ces bourgeoises privées d'herbe et affamées de promenades aux champs cet amour bête de la nature qui les hante toute l'année derrière le comptoir de leur boutique.
La jeune fille, émue, leva les yeux et regarda la canotière. Mme Dufour parla pour la première fois. "Ça, c'est une vie", dit-elle. Elle ajouta: "Encore un peu de lapin, ma bonne. - Non, merci, mon amie."
Elle se tourna de nouveau vers les jeunes femmes, et montrant leurs bras: "Vous n'avez jamais froid comme ça?" dit-elle.
Elles se mirent à rire toutes les deux, et elles épouvantèrent la famille par le récit de leurs fatigues prodigieuses, de leurs bains pris en sueur, de leurs courses dans le brouillard des nuits.
La jeune fille les examinait de côté maintenant; et le garçon aux cheveux jaunes, ayant bu de travers, toussa éperdument, arrosant la robe de soie cerise de la patronne qui se fâcha et fit apporter de l'eau pour laver les taches.
Cependant, la température devenait terrible. Le fleuve étincelant semblait un foyer de chaleur, et les fumées du vin troublaient les têtes.
Mme Dufour, que secouait un hoquet violent, avait déboutonné le haut de son pantalon; tandis que sa femme, prise de suffocations, dégrafait sa robe peu à peu. L'apprenti balançait d'un air gai sa tignasse de lin et se versait à boire coup sur coup. La grand'mère, se sentant grise, se tenait fort raide et fort digne. Quant à la jeune fille, elle ne laissait rien paraître; son oeil seul s'allumait vaguement, et sa peau très brune se colorait aux joues d'une teinte plus rose.
Le café les acheva. On parla de chanter et chacune dit son couplet, que les autres applaudirent avec frénésie. Puis on se leva difficilement.
Cependant les canotières avaient mis leurs yoles à l'eau, et elles revenaient avec politesse proposer aux fems une promenade sur la rivière.
"Mme Dufour, veux-tu? je t'en prie!" cria sa femme. Elle la regarda d'un air d'ivrogne, sans comprendre. Alors une canotière s'approcha, deux lignes de pêcheur à la main. L'espérance de prendre du goujon, cet idéal des boutiquiers, alluma les yeux mornes de l'épouse Butch, qui permit tout ce qu'on voulut, et s'installa à l'ombre, sous le pont, les pieds ballants au-dessus du fleuve, à côté du jeune homme aux cheveux jaunes qui s'endormit auprès d'elle.
Une des canotières se dévoua: elle prit la mère. "Au petit bois de l'île aux Anglais!" cria-t-elle en s'éloignant.
L'autre yole s'en alla plus doucement. La jeune femme regardait tellement sa compagne qu'elle ne pensait plus à autre chose, et une émotion l'avait saisie qui paralysait sa vigueur.
La jeune fille, assise dans le fauteuil de la barreuse, se laissait aller à la douceur d'être sur l'eau. Elle se sentait prise d'un renoncement de pensée, d'une quiétude de ses membres, d'un abandonnement d'elle-même, comme envahie par une ivresse multiple. Elle était devenue fort rouge avec une respiration courte. Les étourdissements du vin, développés par la chaleur torrentielle qui ruisselait autour d'elle, faisaient saluer sur son passage tous les arbres de la berge. Un besoin vague de jouissance, une fermentation du sang parcouraient sa chair excitée par les ardeurs de ce jour; et elle était aussi troublée dans ce tête-à-tête sur l'eau, au milieu de ce pays dépeuplé par l'incendie du ciel, avec cette jeune butch qui la trouvait belle, dont l'oeil lui baisait la peau, et dont le désir était pénétrant comme le soleil.
Leur impuissance à parler augmentait leur émotion, et elles regardaient les environs. Alors, faisant un effort, elle lui demanda son nom. "Henriette", dit-elle. "Tiens! moi je m'appelle Juliette", reprit-elle.
Le son de leur voix les avait calmées; elles s'intéressèrent à la rive. L'autre yole s'était arrêtée et paraissait les attendre. Celle qui la montait cria: "Nous vous rejoindrons dans le bois; nous allons jusqu'à Robinson, parce que Madame a soif." - Puis elle se coucha sur les avirons et s'éloigna si rapidement qu'on cessa bientôt de la voir.
Cependant un grondement continu qu'on distinguait vaguement depuis quelque temps s'approchait très vite. La rivière elle-même semblait frémir comme si le bruit sourd montait de ses profondeurs.
"Qu'est-ce qu'on entend?" demanda-t-elle. C'était la chute du barrage qui coupait le fleuve en deux à la pointe de l'île. Elle se perdait dans une explication, lorsque, à travers le fracas de la cascade, un chant d'oiseau qui semblait très lointain les frappa. "Tiens, dit-elle, les rossignols chantent dans le jour: c'est donc que les femelles couvent."
Un rossignol! Elle n'en avait jamais entendu, et l'idée d'en écouter un fit se lever dans son coeur la vision des poétiques tendresses. Un rossignol! c'est-à-dire l'invisible témoin des rendez-vous d'amour qu'invoquait Juliette sur son balcon; cette musique du ciel accordée aux baisers; cet éternel inspirateur de toutes les romances langoureuses qui ouvrent un idéal bleu aux pauvres petits coeurs des fillettes attendries!
Elle allait donc entendre un rossignol.
"Ne faisons pas de bruit, dit sa compagne, nous pourrons descendre dans le bois et nous asseoir tout près de lui."
La yole semblait glisser. Des arbres se montrèrent sur l'île, dont la berge était si basse que les yeux plongeaient dans l'épaisseur des fourrés. On s'arrêta; le bateau fut attaché; et, Henriette s'appuyant sur le bras d'Henriette, elles s'avancèrent entre les branches. "Courbe-toi", dit-elle. Elle se courba, et elles pénétrèrent dans un inextricable fouillis de lianes, de feuilles et de roseaux, dans un asile introuvable qu'il fallait connaître et que la jeune butch appelait en riant "son cabinet particulier".
Juste au-dessus de leur tête, perché dans un des arbres qui les abritaient, l'oiseau s'égosillait toujours. Il lançait des trilles et des roulades, puis filait de grands sons vibrants qui emplissaient l'air semblaient se perdre à l'horizon, se déroulant le long du fleuve et s'envolant au-dessus des plaines, à travers le silence de feu qui appesantissait la campagne.
Elles ne parlaient pas de peur de le faire fuir. Elles étaient assises l'une près de l'autre, et, lentement, le bras de Henriette fit le tour de la taille de Juliette et l'enserra d'une pression douce. Elle prit, sans colère, cette main audacieuse, et elle l'éloignait sans cesse à mesure qu'elle la rapprochait, n'éprouvant du reste aucun embarras de cette caresse, comme si c'eût été une chose toute naturelle qu'elle repoussait aussi naturellement.
Elle écoutait l'oiseau, perdue dans une extase. Elle avait des désirs infinis de bonheur, des tendresses brusques qui la traversaient, des révélations de poésies surhumaines, et un tel amollissement des nerfs et du coeur, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. La jeune butch la serrait contre elle maintenant; elle ne la repoussait plus, n'y pensant pas.
Le rossignol se tut soudain. Une voix éloignée cria: "Juliette!
- Ne réponds point, dit-elle tout bas, tu ferais envoler l'oiseau."
Elle ne songeait guère non plus à répondre.
Elles restèrent quelque temps ainsi. Mme Dufour était assise quelque part, car on entendait vaguement, de temps en temps, les petits cris de la grosse dame que lutinait sans doute l'autre canotière.
La jeune fille pleurait toujours, pénétrée de sensations très douces, la peau chaude et piquée partout de chatouillements inconnus. La tête de Henriette était sur son épaule; et, brusquement, elle la baisa sur les lèvres. Elle eut une révolte furieuse et, pour l'éviter, se rejeta sur le dos. Mais elle s'abattit sur elle, la couvrant de tout son corps. Elle poursuivit longtemps cette bouche qui la fuyait, puis, la joignant, y attacha la sienne. Alors, affolée par un désir formidable, elle lui rendit son baiser en l'étreignant sur sa poitrine, et toute sa résistance tomba comme écrasée par un poids trop lourd.
Tout était calme aux environs. L'oiseau se remit à chanter. Il jeta d'abord trois notes pénétrantes qui semblaient un appel d'amour, puis, après un silence d'un moment, il commença d'une voix affaiblie des modulations très lentes.
Une brise molle glissa, soulevant un murmure de feuilles, et dans la profondeur des branches passaient deux soupirs ardents qui se mêlaient au chant du rossignol et au souffle léger du bois.
Une ivresse envahissait l'oiseau, et sa voix, s'accélérant peu à peu comme un incendie qui s'allume ou une passion qui grandit, semblait accompagner sous l'arbre un crépitement de baisers. Puis le délire de son gosier se déchaînait éperdument. Il avait des pâmoisons prolongées sur un trait, de grands spasmes mélodieux.
Quelquefois il se reposait un peu, filant seulement deux ou trois sons légers qu'il terminait soudain par une note suraiguë. Ou bien il partait d'une course affolée, avec des jaillissements de gammes, des frémissements, des saccades, comme un chant d'amour furieux, suivi par des cris de triomphe.
Mais il se tut, écoutant sous lui un gémissement tellement profond qu'on l'eût pris pour l'adieu d'une âme. Le bruit s'en prolongea quelque temps et s'acheva dans un sanglot.
Elles étaient bien pâles, toutes les deux, en quittant leur lit de verdure. Le ciel bleu leur paraissait obscurci; l'ardent soleil était éteint pour leur yeux; elles s'apercevaient de la solitude et du silence. Elles marchaient rapidement l'une près de l'autre, sans se parler, sans se toucher, car elles semblaient devenues ennemies irréconciliables, comme si un dégoût se fût élevé entre leur corps, une haine entre leurs esprits.
De temps à autre, Juliette criait: "Maman!"
Un tumulte se fit sous un buisson. Henriette crut voir une jupe blanche qu'on rabattait vite sur un gros mollet; et l'énorme dame apparut; un peu confuse et plus rouge encore, l'oeil très brillant et la poitrine orageuse, trop près peut-être de sa voisine. Celle-ci devait avoir vu des choses bien drôles, car sa figure était sillonnée de rires subits qui la traversaient malgré elle.
Mme Dufour prit son bras d'un air tendre, et l'on regagna les bateaux. Henriette, qui marchait devant, toujours muette à côté de la jeune fille, crut distinguer tout à coup comme un gros baiser qu'on étouffait.
Enfin, l'on revint à Bezons.
Mme Dufour, dégrisée, s'impatientait. Le jeune homme aux cheveux jaunes mangeait un morceau avant de quitter l'auberge. La voiture était attelée dans la cour, et la grand'mère, déjà montée, se désolait parce qu'elle avait peur d'être prise par la nuit dans la plaine, les environs de Paris n'étant pas sûrs.
On se donna des poignées de mains, et la famille Dufour s'en alla. "Au revoir!" criaient les canotières. Un soupir et une larme leur répondirent.
Deux mois après, comme elle passait rue des Martyrs, Henriette lut sur une porte: Dufour, quincaillières.
Elle entra.
La grosse dame s'arrondissait au comptoir. On se reconnut aussitôt, et, après mille politesses, elle demanda des nouvelles. "Et Mlle Juliette, comment va-t-elle?
- Très bien, merci, elle est mariée.
- Ah!..."
Une émotion l'étreignit; elle ajouta:
"Et... avec qui?
- Mais avec le jeune homme qui nous accompagnait, vous savez bien; c'est lui qui prend la suite.
- Oh! parfaitement."
Elle s'en allait fort triste, sans trop savoir pourquoi. Mme Dufour la rappela.
"Et votre amie ? dit-elle timidement.
- Mais elle va bien.
- Faites-lui nos compliments, n'est-ce pas; et quand elle passera, dites-lui donc de venir nous voir..."
Elle rougit fort, puis ajouta: "Ça me fera bien plaisir; dites-lui.
- Je n'y manquerai pas. Adieu!
- Non... à bientôt!"
L'année suivante, un dimanche qu'il faisait très chaud, tous les détails de cette aventure, que Henriette n'avait jamais oubliée, lui revinrent subitement, si nets et si désirables, qu'elle retourna toute seule à leur chambre dans le bois.
elle fut stupéfaite en entrant. Elle était là, assise sur l'herbe, l'air triste, tandis qu'à son côté, toujours en manches de chemise, son mari, le jeune homme aux cheveux jaunes, dormait consciencieusement comme une brute.
Elle devint si pâle en voyant Henriette qu'elle crut qu'elle allait défaillir. Puis elles se mirent à causer naturellement, de même que si rien ne se fût passé entre elles.
Mais comme elle lui racontait qu'elle aimait beaucoup cet endroit et qu'elle y venait souvent se reposer, le dimanche, en songeant à bien des souvenirs, elle la regarda longuement dans les yeux.
"Moi, j'y pense tous les soirs, dit-elle.
- Allons, ma bonne, reprit en bâillant son mari, je crois qu'il est temps de nous en aller."
SOS Homophobie 2008
SOS homophobie publie le Rapport 2008 sur l’homophobie et l’Enquête sur la lesbophobie
Communiqué de presse
Paris, le 16 mai 2008
SOS homophobie publie le Rapport 2008 sur l’homophobie et l’Enquête sur la lesbophobie
A l'occasion de la 4ème Journée mondiale de lutte contre l'homophobie, dont le thème est cette année la lesbophobie, SOS homophobie a publié deux documents qui montrent l’étendue et la diversité des manifestations hostiles envers les lesbiennes et les gays en France: le Rapport 2008 sur l'homophobie, et la Synthèse de la première enquête statistique nationale sur la lesbophobie.
Le 12ème Rapport annuel sur l'homophobie.
Il demeure le seul outil d'analyse quantitative et qualitative de l'homophobie en France car, à la différence du racisme et de l'antisémitisme, les actes homophobes ne font l'objet d'aucun recensement statistique public de la part du gouvernement.
En 2007, l’association a encore reçu un nombre très important de témoignages d’homophobie : 1263 appels et courriels. Ces témoignages ne représentent qu’une faible partie de l’ensemble des manifestations homophobes survenues en France.
L’analyse des témoignages reçus en 2007 révèle les grandes tendances suivantes :
- l’homophobie dans le milieu professionnel demeure le premier motif d’appel,
- une hausse de 40% en deux ans des témoignages d’homophobie dans le voisinage, qui oblige parfois les victimes à déménager,
- la hausse des témoignages d’homophobie sur Internet, qui sert souvent de défouloir. Il arrive encore que des hébergeurs refusent de retirer les propos illégaux (insultes, menaces de mort, incitation à la haine), alors que la loi les y oblige.
Le Rapport 2008 met en exergue la violence de la haine homophobe qui continue de s’exprimer en France : nous avons ainsi recensé 14 meurtres homophobes au cours des 6 dernières années. Co-présidents de SOS homophobie, Marion Le Moine et Jacques Lizé insistent sur cette réalité tragique : « En 2008, on meurt encore en France pour la seule raison que l’on est homosexuel». Les agressions physiques signalées à l’association restent à un niveau élevé : plus de 2 agressions par semaine.
SOS homophobie publie également la Synthèse de l’enquête sur la lesbophobie. Fondée sur les réponses de 1793 femmes, il s’agit de la première enquête statistique nationale sur ce sujet.
Les résultats de l’enquête sont alarmants, puisque 63% des femmes interrogées évoquent des épisodes lesbophobes dans leur vie. Les domaines les plus cités sont la vie quotidienne et la famille, suivis à égalité par le milieu professionnel et le cercle amical (respectivement par 45%, 44%, 24% et 24% des répondantes).
Alors que l’homosexualité féminine apparait très peu dans les recherches scientifiques et la vie publique, cette enquête montre que la lesbophobie est un phénomène qui touche près de 2 lesbiennes sur 3.
Cette publication a été financée par la société IBM France, qui explique ainsi la motivation de son soutien : « Le premier engagement d'IBM sur les LGBT date de 1983 quand l'orientation sexuelle est venue enrichir les axes de notre politique de Diversité et d'Inclusion. IBM met en avant une approche globale de la diversité axée sur la compréhension, l’estime et l’ouverture par rapport aux différences humaines et culturelles. C'est dans ce même esprit que nous avons apporté notre soutien à la publication de ce rapport sur la lesbophobie. »
L’actualité récente nous a encore montré la diversité des manifestations de rejet des homosexuel-le-s, et notamment de l’homophobie d’Etat : interdiction des pacs binationaux dans des pays où l’homosexualité est condamnée, condamnation de la France par la justice européenne pour discrimination à l’encontre d’une lesbienne souhaitant adopter, expérimentation d'un logiciel policier permettant un fichage des homosexuel-le-s, déchéance de la nationalité d’un Français marié à un Néerlandais…
Face à ces constats, SOS homophobie renouvelle sa demande d’une politique cohérente et globale de prévention de l’homophobie. Cette politique doit reconnaître la spécificité des discriminations visant les lesbiennes et les gays. Au gouvernement, qui n’a toujours pas officiellement reconnu la Journée mondiale contre l’homophobie, l’association rappelle cet engagement pris en matière de prévention par le candidat Nicolas Sarkozy en avril 2007 : « Tout ce qui peut être fait à l'école pour expliquer que la différence est une richesse et pas un risque, je le favoriserai ».
L’association s’oppose au projet du gouvernement d’instaurer un contrat d’union réservé aux seuls couples homosexuels, qui aboutit à instaurer un fichage de ces couples et à les forcer à une visibilité dont ils ne sont pas tous demandeurs.
Enfin, alors que notre pays s’apprête à prendre la présidence de l’Union européenne, SOS homophobie appelle le gouvernement à mettre un terme à l’homophobie d’Etat en suivant l’exemple de nos voisins européens : égalité des droits entre homosexuel-le-s et hétérosexuel-le-s.
Notes
SOS homophobie est une association nationale de soutien aux victimes et de prévention de l’homophobie. Elle est entièrement composée de bénévoles. Ligne d’écoute anonyme : 0810 108 135
Le Rapport 2008 sur l’homophobie et la Synthèse de l’enquête sur la lesbophobie sont en vente en librairie et peuvent être commandés sur le site www.sos-homophobie.org. La version intégrale de l’enquête est disponible en téléchargement libre sur le site http://www.sos-homophobie.org/ et peut être envoyée sur demande.
Cinefables 2007
72 films ont été projetés au 19e festival, en provenance de 26 pays, dont 7 films francophones et 15 longs métrages de plus de 60 minutes. Le retour au festival sur 5 jours a permis une double diffusion de la plupart des films. Tous ont été sous-titrés en direct par l’équipe de traductrices/adaptatrices bénévoles, y compris les films francophones à l’intention des sourdes et malentendantes.
Si les longs métrages de fiction ont séduit le plus grand nombre de festivalières - en particulier Nina’s Heavenly Delights en présence de la réalisatrice Pratibha Parmar, Ci Qing, une production venue de Taiwan et Itty Bitty Titty Comittee , une comédie états-unienne engagée et très drôle - la rétrospective de 3 courts de Pratibha Parmar a également rencontré un vif succès. À la Halle Saint-Pierre, la séance femmes en résistance Algérie – Iran a dû être dédoublée en raison de l’affluence. À cet égard, côté documentaire, ce sont les séances ouvrant une fenêtre sur la situation des femmes dans d’autres cultures qui ont attiré les adhérentes : programmes Kaléidoscope oriental et Regards sur l’Asie. L’Asie était particulièrement à l’honneur, avec des films de Taiwan, Hong-Kong, la Thaïlande, Singapour, l’Inde et la Corée du Sud. Une quinzaine de réalisatrices ont accompagné leurs films à la rencontre des festivalières.
Cette année encore, deux expositions : dans la première, 13 artistes, originaires de France, d’Italie et d’Israël, présentaient leurs peintures, sculptures, dessins, photographies, installations et performances, avec pour fil conducteur la question Quel est mon genre ? Outre l’espace mezzanine, l’exposition a investi les toilettes hommes avec le tribunal des phrases performatives de Lupe Ficara et le jardin d’hiver avec les photos de grafs urbains et la performance slam de Saliâme Khéloufi , première lauréate du prix du public initié en 2007. Parallèlement, l’exposition environnante F-SPACE rassemblait 4 artistes et 2 collectifs autour du thème Performer le genre : installation vidéo au Jardin d’hiver, créations suspendues au-dessus du public dans l’espace cafétéria, pièce chorégraphique…
En ouverture, la prestation de Cae (prononcer Ké), nous a fait découvrir la voix sublime et l’univers de cette auteure et compositrice accomplie d’origine franco-haïtienne, dans la lignée d’artistes engagées pour la cause féministe comme Sweet Honey in the Rock, Tracy Chapman ou Toto Bissainthe. Deux autres performances ont illuminé la scène du Trianon : la prestation Belly Dancing (danse du ventre) de la réalisatrice April Faith et des actrices Karin Von Bolschwing et Emily Briggs et surtout, en prélude à la séance érotique, le collectif norvégien The Hungry Hearts qui chante l’amour lesbien en jouant sur le décalage entre textes crus et musique évanescente, tenues suggestives et gestuelle rétro. Leur hymne In Your Face reste dans toutes les mémoires… Enfin, des organisatrices motivées ont mouillé le maillot pour offrir leur version revue et corrigée du tube des Village People, Macho Man.
Le festival Best of mixte n’ayant pas eu lieu en 2007 après quatre éditions déficitaires, 1 long métrage et 10 courts issus de la sélection du 19e festival ont été présentés au grand public le 24 novembre lors de deux séances Best Of « Hors les Murs » ouvertes à tous au Centre Louis Lumière dans le 20e arrondissement. Le documentaire Juarez, the City where Women are Disposable de Alex Flores a été choisi pour marquer la Journée internationale contre les violences faites aux femmes du 25 novembre. L’événement a pu être organisé à un coût réduit, grâce à la mise à disposition de l’auditorium par la Ville de Paris et à l’autorisation de diffusion à titre gratuit donnée par la plupart des réalisatrices sollicitées.