30 juin 2008
Nocturne
J'adore la langueur de ta lèvre charnelle
Où persiste le pli des baisers d'autrefois.
Ta démarche ensorcelle,
Et la perversité calme de ta prunelle
A pris au ciel du nord ses bleus traîtres et froids.Tes cheveux, répandus ainsi qu'une fumée,
Clairement vaporeux, presque immatériels,
Semblent, ô Bien-Aimée,
Recéler les rayons d'une lune embrumée,
D'une lune d'hiver dans le cristal des ciels.Le soir voluptueux a des moiteurs d'alcôve;
Les astres sont comme des regards sensuels
Dans l'éther d'un gris mauve,
Et je vois s'allonger, inquiétant et fauve,
Le lumineux reflet de tes ongles cruels.Sous ta robe, qui glisse en un frôlement d'aile,
Je devine ton corps, - les lys ardents des seins,
L'or blème de l'aisselle,
Les flancs doux et fleuris, les jambes d'Immortelle,
Le velouté du ventre et la rondeur des reins.La terre s'alanguit, énervée, et la brise,
Chaude encore des lits lointains, vient assouplir
La mer enfin soumise...
Voici la nuit d'amour depuis longtemps promise...
Dans l'ombre je te vois divinement pâlir.Renée Vivien
Sonnet
Écoutez... Celles-là sont les Musiciennes.
Leur présence est pareille à l'écho d'une voix,
Et leur souffle est dans l'air plein de légers émois,
Plein de très lents accords aux langueurs lesbiennes.Et les voici passer, formes aériennes,
Se mêlant au silence harmonieux des bois,
Et redisant en choeur leurs amours d'autrefois,
Aux sons luxurieux de leurs lyres anciennes.Ces choeurs, se lamentant, pleurent au fond des nuits
Et mêlent des essors, des frissons et des bruits
Aux forêts de silence et d'ombre recouvertes.Comme pour exhaler le chant ou le soupir
On les sent hésiter, les lèvres entr'ouvertes,
Et le poète seul les entend revenir.Renée Vivien
Chanson
Ta chevelure d'un blond rose
A l'opulence du couchant,
Ton silence semble une pause
Adorable au milieu d'un chant.Et tu passes, ô Bien-Aimée,
Dans le frémissement de l'air...
Mon âme est toute parfumée
Des roses blanches de ta chair.Lorsque tu lèves les paupières,
Tes yeux pâles, d'un bleu subtil,
Reflètent les larges lumières,
Et les fleurs t'appellent: Avril !Renée Vivien
Chanson
J'ai l'âme lasse du destin
Et je ne veux plus voir le monde
Qu'à travers le voile divin
De tes pâles cheveux de blonde.Sur mon front, haï des sommeils
Et que le délire importune,
Répands tes doux cheveux, pareils
A des rayons de clair de lune.Puisque le passé pleure seul
Parmi les félicités brèves,
Fais de tes cheveux le linceul
Afin d'ensevelir mes rêves.Renée Vivien
Chanson
Le soir verse les demi-teintes
Et favorise les hymens
Des véroniques, des jacinthes,
Des iris et des cyclamens.Charmant mes gravités meurtries
De tes baisers légers et froids,
Tu mêles à mes rêveries
L'effleurement blanc de tes doigts.Renée Vivien
Sonnet
O forme que les mains ne sauraient retenir!
Comme au ciel l'élusif arc-en-ciel s'évapore,
Ton sourire, en fuyant, laisse plus vide encore
Le coeur endolori d'un trop doux souvenir.Ton caprice lassé, comment le rajeunir,
Afin qu'il refleurisse aux fraîcheurs d'une aurore ?
Quels mots te murmurer, et quel lys faire éclore
Pour enchanter l'ennui de l'heure et du loisir ?De quels baisers charmer la langueur de ton âme,
Afin qu'exaspéré d'extase, pleure et pâme
Ton être suppliant, avide et contenté ?De quels rythmes d'amour, de quel fervent poème
Honorer dignement Celle dont la beauté
Porte au front le Désir ainsi qu'un diadème ?Renée Vivien
Chanson
Comment oublier le pli lourd
De tes belles hanches sereines,
L'ivoire de ta chair où court
Un frémissement bleu de veines ?N'as-tu pas senti qu'un moment,
Ivre de ses angoisses vaines,
Mon âme allait éperdument
Vers tes chères lèvres lointaines ?Et comment jamais retrouver
L'identique extase farouche,
T'oublier, revivre et rêver
Comme j'ai rêvé sur ta bouche ?Renée Vivien
Aube incertaine
Comme
les courtisans près d'un nouveau destin,
Nous attendions l'éveil propice de l'aurore.
Les songes attardés se poursuivaient encore,
Et tes yeux étaient bleus, - bleus comme le matin.
Tandis
que je songeais à la douceur passé,
Tes cheveux répandaient une odeur de sommeil.
Dans la crainte de voir éclater le soleil,
Notre nuit s'éloignait, souriante et lassée.
Tel
un léger linceul de spectre, le brouillard
Matinal s'allongeait avant de disparaître,
Et le monde était plein d'un immense "peut-être".
L'aube était incertaine ainsi que ton regard.
Tu
semblais deviner mes extases troublées.
Dans l'ombre je croyais te voir enfin pâlir,
Et j'espérais qu'enfin jaillirait le soupir
De nos coeurs confondus, de nos âmes mêlées.
Nos
êtres frémissaient de tressaillements sourds.
Nous espérions avoir atteint l'amour lui-même,
Sa très terrible ardeur et son éclair suprême...
Et le jour s'est levé, comme les autres jours !
Renée Vivien
Nudité
L'ombre jetait vers toi des effluves d'angoisse: Le silence devint amoureux et troublant. J'entendis un soupir de pétales qu'on froisse, Puis, lys entre les lys, m'apparut ton corps blanc. J'eus soudain le mépris de ma lèvre grossière... Mon âme fit ce rêve attendri de poser Sur ta grâce où longtemps s'attardait la lumière Le souffle frissonnant d'un mystique baiser. Dédaignant l'univers que le désir enchaîne, Tu gardas froidement ton sourire immortel, Car la Beauté demeure étrange et surhumaine Et veut l'éloignement splendide de l'autel. Éparse autour de toi pleurait la tubéreuse, Tes seins se dressaient fiers de leur virginité... Dans mes regards brûlait l'extase douloureuse Qui nous étreint au seuil de la divinité. Renée Vivien
Chanson
De ta robe à longs plis flottants
Ruissellent toutes les chimères,
Et tu m'apportes le printemps
Dans tes mains blondes et légères.J'ai peur de ce frisson nacré
De tes frêles seins, je ne touche
Qu'en tremblant à ton corps sacré,
J'ai peur du charme de ta bouche.Je me sens grandir jusqu'aux Dieux
Quand, sous mon orgueilleuse étreinte,
Le doux bleu meurtri de tes yeux
S'évanouit, fraîcheur éteinte.Mais quand, si blanche entre mes bras,
A mon cri d'amour qui se pâme
Tu souris et ne réponds pas,
Tes yeux fermés me glacent l'âme...J'ai peur, - c'est le remords spectral
Que l'extase ne saurait taire, -
De t'avoir peut-être fait mal
D'une caresse involontaire.Renée Vivien